Homélie du premier Dimanche du Carême de l’année C

Notre jeûne catholique à l’eau de rose !
(Dt 26, 4-10 ; Rm 10, 8-13 ; Lc 4, 1-13)

(P.P. Madros )

 

Nous voici de nouveau en carême que les Allemands appellent très chrétiennement « oesterliche Bussezeit », « temps de pénitence pascale » ! Bravo ! Un poète arabe dès premiers siècles de notre ère, un certain Nimr ibn Thawlab, avait remarqué ce lien indissoluble entre le jeûne et les Pâques chrétiens. L’église nous présente, cette année, et comme toujours, des lectures fériales et dominicales fort instructives.

« صدّت كما صدّ عمّا لا يحِلّ له          ساقي نصارى قُبَيل الفصح صوّام »

Abraham,  un « Araméen errant » (Dt 26, 4-10)

Avec Juifs et Musulmans, nous partageons ce père. Parfois, nous nous le disputons, les uns et les autres essayant de se l’annexer. Lui, de bonne composition, se laisse faire. Donc, à la fois avantage et inconvénient d’avoir plus ou moins le même père dans la foi. Soit dit confidentiellement, les chrétiens sont les plus raisonnables, pour une fois : ils professent une paternité spirituelle du patriarche, puisqu’il est difficile peut-être impossible d’effectuer l’ADN des personnes et des groupes «ethniques » ! Saint Paul, l’ex Saul, dans sa lettre aux Galates (ancêtres des Gaulois, paraît-il), confirme cette position « modérée » et sensée : « La descendance d’Abraham, c’est le Christ ». Nous chrétiens, nous sommes la descendance spirituelle, non physiologique, de Jésus, quoiqu’en disent les partisans ou les « fans » du tombeau de sainte Marie-Madeleine de France !

Oui, le Deutéronome nous le dit clairement : Abraham était un Araméen, ou ; si vous voulez, un Chaldéen, ou pour faire un barbarisme « un Ourien de Chaldée » (Gn 15, 7). Qu’on ne vienne pas nous raconter qu’il était Arabe, et que son fils Ismaël l’était aussi. Pas pour trois sous. Ismaël, « fils de la servante » Hagar, ne pouvait pas davantage hériter l’arabité de sa mère égyptienne, pharaonique. En effet, les Arabes et la langue arabe n’entreront en Mésopotamie (chez Abraham) et en Egypte (chez Hagar) que quelque vingt-cinq siècles et demi plus tard !

Le Coran donne une autre carte d’identité à Abraham qui, d’après lui, « n’était ni Juif, ni ‘nazaréen’ mais un muslim (« musulman ») hanif »حنيف plein de droiture ». Ce texte se heurte à celui qui attribue à Mahomet  la déclaration: «  J’ai été ordonné d’être le premier des musulmans ». Or, hanif en hébreu et hanpa en araméen signifient « mécréant, apostat » ! חנפא comme l’arabe « hanatha ». Probablement, les idolâtres qualifiaient Abraham de tel parce qu’il reniait leurs divinités !

Le peuple hébreu, enchanté avec Moïse d’avoir finalement quitté la terre de l’esclavage, l’Egypte, se réjouit de regarder celle de Canaan, « où coulent le lait et le miel ». Sans méchanceté, nous avons, au moins nous, les Palestiniens, plus droit aux « oignons » qu’au paradis lactique et mielleux naguère promis à nos cousins ! Pas de politique mais seulement histoire des peuples ! Toujours est-il que, dans le dialogue interreligieux et l’effort bien louable pour une meilleure entente et coexistence (« une nécessité, et non plus un luxe », comme dit Benoît XVI), nos pauvres Arabes restent perplexes devant le texte coranique qui affirme que  Allah « a fait hériter la terre d’Egypte aux enfants d’Israël » (Coran 26 : 59, et 28 : 5).

 

« Plus de différence entre Juif et Grec ! » (Rom 10, 8-13)

Entendons-nous : chez Jésus et grâce à lui, dans le Nouveau Testament, dans l’Eglise ! Est-il besoin de dire que, chez d’autres, la situation change, et parfois du tout au tout ? Or, la communauté internationale a adopté, sans le savoir ou sans le reconnaître, l’idéologie du Christ et de saint Paul : pas de discrimination ni de traitement différent à cause de la religion et du sexe (mais maintenant, allez y comprendre quelque chose)  (Gal 3, 26 s). Et tandis que le Psalmiste se vantait, avec gratitude, que « le Seigneur n’avait traité ainsi aucun peuple » comme la communauté juive  (Ps 147 (146), 20, psaume récité une fois dans les jardins du Vatican), saint Pierre, le premier pape, dira aux païens : « Vous n’étiez pas peuple (une espèce de « Pas-mon-peuple » לא עמי), maintenant vous êtes le peuple de Dieu. Vous n’aviez pas reçu miséricorde (une sorte de  « Pas-de-miséricorde  לא רחמה« Lo ruhamah » , eh bien, maintenant vous avez reçu miséricorde. Désormais, vous êtes le peuple de Dieu : une nation sainte et choisie, un sacerdoce royal » (cf 1 P 2, 9).

 

Le jeûne et la tentation du Christ (Lc 4, 1-13)

A propos d’œcuménisme et de dialogue interreligieux, avouons que nos frères les orthodoxes et les Musulmans nous regardent un peu de travers quand ils voient que notre jeûne catholique est réduit à son expression la plus simple et la plus facile : tout juste le mercredi des Cendres et le Vendredi Saint. Les patriarches et évêques catholiques d’Orient nous exhortent à un jeûne plus strict et plus long, non par souci apologétique mais pour mieux ressembler au Christ, autant que possible. Il est vrai aussi que l’Eglise catholique a compris le jeûne comme une partie seulement de l’abnégation globale, demandant à ses fidèles toute espèce de renoncements et de sacrifices plus systématiques, plus intensifs, au moins jusqu’à Pâques. N’oublions pas non plus que le jeûne du ramadan est interrompu chaque soir par de bons banquets… et autres « attractions ».

Le sujet reste vaste et il convient aux pasteurs d’âmes de suggérer des points pratiques. Saint Paul, au caractère de feu, partirait ici en guerre : pour lui, il s’agirait « de couper tout prétexte » aux objecteurs ! Il ne faut surtout pas prêter flanc à des malentendus du type : « Puisque les ‘nazaréens’ ne jeûnent pas ou jeûnent à peine, je me fais musulman ! » Alors, non, mon vieux, ou mon jeune enthousiaste du jeûne, fais-toi chrétien Orthodoxe ! » Les Patriarches Kyril de Moscou, Thaodros  II d’Alexandrie, ou Ephram d’Antioche t’accueilleront à bras ouverts !

Avec Jésus, nous nous situons à quatre kilomètres au nord ouest de Jéricho, au mont « de la Quarantaine », j’allais dire « du Carême » ! Comme Moïse et Elie, dans ce qu’ils ont de meilleur, Jésus jeûne pendant quarante jours, chacun de ceux-ci équivalant à une année du désert des Hébreux avant l’entrée dans le « doux pays de Canaan ».

Une phrase nous étonne : « Jésus a été guidé par l’Esprit… pour être tenté par le Diable ». Mais, « Dieu ne tente personne pour le mal ». Et Jésus nous enseignera bientôt à prier ainsi : « Et ne nous fais pas entrer en tentation » ! Et alors ? L’Esprit ne permet pas à Satan, ce « diable » d’accusateur, de tenter de Jésus, il le laisse faire, non seulement dans la certitude que les efforts du tentateur-accusateur seront ridicules et vains, mais aussi et surtout pour nous donner un exemple et une leçon de résistance et de réplique au Démon et au mal ou plutôt aux trois maux principaux proposés par Satan, énergiquement rejetés par Jésus : l’avidité dans tous les sens du mot, la vanité doublée d’opportunisme vil, et la présomption mortelle .

 

1-   Première tentative : faire transformer les pierres en pain !

Vouloir tout manger : ce qui nous appartient et ce qui appartient aux autres. On attribue à quelques peuples du Tiers ou Quart Monde  ce dicton: « Ce qui est mien est mien, ce qui est tien est nôtre ! » Tentation où tomba littéralement la Rome païenne : « Panem et circenses ! Du pain et des jeux », dont une partie consistait à se délecter dans la vue d’humains, de préférence chrétiens, déchirés par les fauves !

Mais, dans la malice humaine, parfois nous transformons le « pain » en « pierres » (Là, le « pauvre » Diable n’est pour rien !) Pour avoir « le pain », « pour subsister », comme dirait La Fontaine, nous devenons durs comme des pierres, et, à l’exemple du « Prince » de Machiavelli, la fin justifie les moyens ! Concurrence féroce entre les fabriques, les compagnies, les grandes multinationales etc ! Et, aberration contemporaine, on nous fait manger n’importe quoi (comme certaines pommes en France), avec des produits chimiques, des conservatifs nocifs, pourvu qu’on gagne du fric ! Par certains traités, on sacrifie, « sans le crève-cœur de notre père Abraham », beaucoup de petits commerces, de petites industries, le secteur agricole local…, pour favoriser des produits et des commerces intercontinentaux, transatlantiques ! Pour obtenir ce « pain » du roi Midas, qui souhaitait tout changer en or, les cœurs de chair disparaissent pour céder la place aux cœurs de pierre !

 

2-   Deuxième tentative : le royaume mondial « vaut bien une prosternation » ou, pour parler comme les Catholiques, « une génuflexion » !

Un souverain avait dit : « Paris vaut bien une messe ! » Nous avons tout droit de supposer que le protagoniste ne songeait pas au Paris du Bataclan et des autres attentats, au Paris qui a moralement, à Saint-Denis, « enseveli » les rois de France  ! Bref, nous avons affaire à la tentation de la vaine gloire, de la mégalomanie, et, pire encore, de l’orgueil qui veut dominer, écraser, subjuguer, soumettre. Mais le chemin proposé pour la gloire est la honte ! « Mon cher candidat à la grandeur, tu dois commencer par être vil, par lécher les pieds ou les savates. D’autres l’ont fait, cher Joseph de Nazareth ! Et ça a marché ! Pourquoi pas toi, hein ? » Comme dans toutes les tentations, Jésus répond par l’Ecriture, concrètement du livre du Deutéronome. « On ne doit se prosterner que devant Dieu ! » ou, comme dira Bossuet : « Dieu seul est grand ! » Remarque : ce n’est pas la formule  « Allahakbar » qui signifie « Allah est plus grand », comparatif. Probablement, plus grand que le Christ.

 

3-   Troisième tentative : les anges vont se décarcasser pour délivrer un enfant gâté de Dieu !

Satan fait de la publicité pour la présomption : puisque Dieu t’aime  bien, comme enfant chéri, tu vas te jeter ! Comme les fils-à-papa, tu peux te permettre tous les risques, toutes les audaces, « t’inquiète », ton bon divin papa va te sauver son chouchou ! « Il donne ordre à ses anges afin de te protéger dans toutes tes voies ! » Le Démon cite par « cœur »  le Ps 91 (90), 10-11, psaume que nos aînés savaient eux aussi par cœur, mais angéliquement ! Là, Satan est le « patron » et le modèle de ceux qui citent la Bible littéralement, oui, mais en donnant aux textes, après leur avoir tordu le cou,  le sens et l’orientation que eux veulent. Ils profitent diaboliquement du texte sacrosaint, qui a la pleine confiance des fidèles. La citation est « impeccable », mais c’est l’application qui est fausse ! Et que de chrétiens tombèrent dans ce piège de textes scripturaires fidèlement cités et perversement exploités, ce que nous appellerions « textes-prétextes », par exemple contre les transfusions de sang (exploitant Gn 9, 4) ou contre l’intercession des saints (1 Tim 2, 4 s) etc.

En revenant à la troisième tentation, Jésus nous fait comprendre l’arrogance et la bêtise de la présomption ! Le franciscain nominaliste, Guillaume d’Occam, nous enseigne que « les êtres, et ici pour nous les miracles, ne sont pas à multiplier sans nécessité ». Pas question de se lancer dans des dangers et ensuite de forcer la main de Dieu  afin qu’il nous en délivre !

Un petit exemple de la vie concrète pourrait traduire la troisième tentation : « Gâte-toi les dents, parce que, dans le coin, nous avons d’excellents dentistes ! » Ou « Néglige ta santé ; aucun souci : nos médecins sont imbattables! » Et puis, dans les pays civilisés, les soins médicaux ne coûtent rien, apparemment. En fait, ils coûtent aux pauvres contribuables !

 

Conclusion : « Le Diable s’éloigna de Jésus » !

Nous ne pouvons pas rêver que nos tentations finissent ainsi ! Le Malin revient toujours nous rendre visite et nous faire des suggestions ! Sans angélisme ni pessimisme, nous acceptons nos faiblesses, complices internes du Tentateur ! Constamment tentés, nous essayons constamment de nous repentir, de nous corriger et de nous remettre en cause. Pour commencer, pas d’avidité, pas d’arrivisme, pas de présomption ! C’est déjà pas mal, au moins jusqu’à dimanche prochain !

Les cathos allemands sont moins ambitieux : « Bleiben Sie katholisch bis morgen früh », « Restez catholique(s) jusqu’à demain matin ! » Et quelle joie serrait-ce si nous pouvions, en Hexagone et dans les pays francophones, au moins, appliquer le proverbe allemand, le dernier pour cette causerie : « Glücklich wie Gott in Frankreich », « Heureux comme Dieu en France » !

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